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L'appareil productif français : glissement sectoriel et délocalisations
En cinquante ans, la part de l'industrie dans l'emploi français a été divisée par deux et demi ; celle des services a gagné près de 25 points, de 56 % à 81 % de l'emploi total. Ce dossier décrit ce glissement avec les séries longues d'Eurostat, puis ce que l'on sait — et ce que l'on ne sait pas — des délocalisations d'emplois, notamment qualifiés, à partir de la seule étude française qui les a mesurées.
Cadre
1. Cinquante ans de glissement sectoriel
Entre 1975 et 2024, l'emploi total en France est passé de 21,8 à 30,6 millions de personnes — mais sa répartition par secteur a changé de nature, pas seulement de taille :
| Secteur | 1975 | 2024 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Agriculture, sylviculture et pêche | 10,2 % | 2,3 % | divisée par 4,4 |
| Industrie (y compris énergie) | 24,7 % | 10,1 % | divisée par 2,4 |
| — dont industrie manufacturière | 23,5 % | 9,2 % | divisée par 2,6 |
| Construction | 8,8 % | 6,6 % | quasi stable en effectifs (1,91 → 2,02 million) |
| Services | 56,3 % | 81,0 % | +24,7 points |
Deux branches de services concentrent une bonne part de cette croissance, et ce sont des emplois qualifiés, pas seulement des emplois de proximité : information et communication (J) passe de 373 000 à 1 150 000 emplois (+208 %, sa part dans l'emploi total plus que double, de 1,7 % à 3,8 %), et activités spécialisées, scientifiques et techniques (M_N — ingénierie, conseil, recherche privée, activités administratives et de soutien) passe de 1 271 000 à 4 877 000 emplois (+284 %, sa part passe de 5,8 % à 15,9 %).
Cette série est mesurée par les comptes nationaux (emploi intérieur total, un concept différent de l'enquête Emploi de l'Insee utilisée ailleurs dans ce dépôt — voir « Ce que les données ne disent pas ») : elle ne dit rien, en elle-même, de la cause du glissement (automatisation, externalisation d'activités industrielles vers des services aux entreprises, concurrence internationale, choix de consommation). C'est le sujet de la section suivante, sur la seule partie de ce glissement qui a été mesurée directement : les délocalisations.
2. Les délocalisations d'emplois : une mesure par modèle, jamais un comptage
Aucune statistique publique ne compte directement les emplois délocalisés : une délocalisation n'est pas un événement déclaré comme tel à une administration. La seule mesure française disponible est une détection statistique : l'Insee croise les données d'entreprises (Ésane, l'enquête CAM) avec les statistiques douanières d'importations (DGDDI) pour repérer les entreprises dont l'évolution de l'emploi et des importations en provenance d'un même pays ressemble au profil d'une délocalisation. Le modèle (régression logistique, forêt aléatoire, XGBoost) a une aire sous la courbe ROC de 0,54 à 0,80 selon la méthode retenue — un repérage probabiliste, pas une certitude cas par cas. L'Insee publie systématiquement trois scénarios, bas/central/haut : ce dossier fait de même, sans jamais réduire l'écart à un seul chiffre.
Sur le champ couvert (secteurs principalement marchands hors agriculture et finance, entreprises de 50 salariés ou plus), le nombre d'emplois ETP détectés comme délocalisés chaque année a été divisé par 4 à 6 entre le pic de 2008 (entre 38 000 et 76 100 selon le scénario) et 2017 (entre 6 200 et 19 500) — une baisse continue depuis la crise financière, pas une tendance récente.
Cumulés sur toute la période 1995-2017, les emplois délocalisés se concentrent fortement en Île-de-France (118 200 dans les Hauts-de-Seine, 72 700 à Paris, 49 500 dans les Yvelines) — cohérent avec la nature des emplois les plus touchés, décrite ci-dessous : des sièges sociaux et des fonctions d'ingénierie et de gestion, pas seulement des usines en région.
Ce sont des emplois qualifiés, pas seulement des ouvriers d'usine, qui sont surreprésentés parmi les postes délocalisés — c'est le point que le discours courant sur les délocalisations, focalisé sur l'industrie manufacturière, manque le plus souvent :
| Catégorie socioprofessionnelle | Emploi général | Postes délocalisés | Écart |
|---|---|---|---|
| Ouvriers qualifiés de type industriel | 12,5 % | 18,7 % | +6,2 pt |
| Techniciens | 6,8 % | 9,8 % | +3,0 pt |
| Ingénieurs et cadres techniques d’entreprise | 9,9 % | 12,5 % | +2,6 pt |
| Ouvriers non qualifiés de type industriel | 6,4 % | 8,7 % | +2,3 pt |
| Cadres commerciaux et administratifs d’entreprise | 8,2 % | 8,6 % | +0,4 pt |
| Contremaîtres, agents de maîtrise | 3,5 % | 3,9 % | +0,4 pt |
| Professions intermédiaires administratives et commerciales des entreprises | 8,3 % | 8,6 % | +0,3 pt |
| Autres catégories socioprofessionnelles | 9,4 % | 9,5 % | +0,1 pt |
| Ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport | 4,0 % | 3,2 % | −0,8 pt |
| Employés administratifs d’entreprise | 8,9 % | 8,0 % | −0,9 pt |
| Personnels des services directs aux particuliers | 2,1 % | 0,6 % | −1,5 pt |
| Ouvriers qualifiés de type artisanal | 3,5 % | 1,5 % | −2,0 pt |
| Ouvriers non qualifiés de type artisanal | 3,5 % | 1,3 % | −2,2 pt |
| Chauffeurs | 4,8 % | 1,5 % | −3,3 pt |
| Employés de commerce | 8,0 % | 3,6 % | −4,4 pt |
Les ouvriers qualifiés de type industriel restent la catégorie la plus concernée en écart absolu (18,7 % des postes délocalisés contre 12,5 % de l'emploi général), mais les ingénieurs et cadres techniques d'entreprise (12,5 % contre 9,9 %) et les techniciens (9,8 % contre 6,8 %) sont surreprésentés dans une proportion comparable — la délocalisation ne touche pas que la chaîne de production, elle touche aussi la conception et l'encadrement technique qui l'accompagnent.
3. Des usines qui ont fermé, une production partie ailleurs
Aucune administration ne tient de registre des usines fermées et de la destination de leur production : les cas ci-dessous viennent d'un recoupement de communiqués d'entreprise, de presse professionnelle et d'archives, pas d'une base de données unique — le niveau de preuve varie d'un cas à l'autre, et c'est signalé pour chacun.
- Renault Twingo (Flins → Novo Mesto, Slovénie). La première génération sortait de l'usine de Flins (Yvelines) ; depuis 2007, la Twingo est fabriquée exclusivement chez Revoz, filiale à 100 % de Renault à Novo Mesto. — Renault Group, page officielle de l'usine · officiel
- Citroën C3 (Poissy → Trnava, Slovaquie). La troisième génération, dévoilée en 2016, n'a jamais été assemblée en France : elle sort de l'usine PSA/Stellantis de Trnava. — presse professionnelle (L'Usine Nouvelle, Largus.fr, 2016) · déclaratif
- Sidérurgie, ArcelorMittal Florange (Moselle). Arrêt définitif des hauts fourneaux annoncé le 17 décembre 2012, 629 postes supprimés sur la filière amont ; le site ne conserve que la galvanisation, alimentée par des brames produites sur d'autres sites du groupe. Citation d'ArcelorMittal : « ArcelorMittal confirme ne pas vouloir relancer la production d'acier liquide sur le site ». — presse (franceinfo.fr, Europe 1), questions parlementaires · déclaratif, citation d'entreprise rapportée
- Pneumatiques, Continental Clairoix (Oise → Timișoara, Roumanie). Fermeture annoncée le 11 mars 2009, effective le 31 mars 2010 (~1 120 emplois, ~8 millions de pneus/an) ; la capacité du site roumain de Timișoara passe dans le même temps de 13 à 30 millions de pneus/an. — presse professionnelle et syndicale (L'Usine Nouvelle) · déclaratif
- Électroménager, Whirlpool Amiens (Somme → Łódź, Pologne). Annonce le 24 janvier 2017 de cesser la production de sèche-linge à Amiens (286 à 290 postes), fermeture effective en juin 2018 ; l'usine polonaise devient le site central de la nouvelle plateforme sèche-linge du groupe — un dossier devenu un sujet de la campagne présidentielle 2017. — presse, questions parlementaires (assemblee-nationale.fr) · déclaratif
- Petit électroménager, Moulinex. Dépôt de bilan le 7 septembre 2001, arrêt de l'activité le 11 septembre, cinq usines normandes fermées (environ 4 500 licenciements). Actifs repris par SEB le 22 octobre 2001. — étude de cas Eurofound (« Moulinex: chronicle of a death foretold »), étude académique (Cairn.info) · le mieux sourcé des cas listés ici
- Télévisions, Thomson Multimedia. Restructurations en cascade des usines françaises dans les années 2000 (Angers, Brest, Gray, Bagneaux) ; TCL-Thomson Electronics annonce en novembre 2006 la fermeture des sites de production européens ; liquidation judiciaire de Technicolor (ex-Thomson) le 11 octobre 2012. — presse professionnelle, collectivités locales · déclaratif
- Lingerie, Lejaby (Haute-Loire → Sfax, Tunisie). Délocalisation progressive depuis 1992 ; à la fermeture de la dernière usine française (Yssingeaux, 93 salariés), 83 % de la production était déjà en Tunisie, 10 % en Chine. — presse régionale, question parlementaire · déclaratif
- Houille, dernière mine française (La Houve, Creutzwald, Moselle). Extraction arrêtée le 23 avril 2004, terme du « pacte charbonnier » de 1994 — ce n'est pas une délocalisation au sens strict (aucune production française n'a été « déplacée », le gisement s'épuisait), mais la demande française de houille est depuis couverte par l'importation. À ne pas confondre avec les cas précédents. — archives INA, Encyclopædia Universalis · déclaratif
Un correctif nécessaire : contrairement à une idée reçue, aucune source ne confirme qu'un modèle Dacia précis remplace une production antérieurement française — Dacia (filiale roumaine de Renault, à Mioveni) n'a jamais eu de production équivalente rapatriée depuis la France. Le cas Renault solide et vérifié est celui de la Twingo (ci-dessus), vers la Slovénie, pas la Roumanie.
4. D'où viennent aujourd'hui les biens autrefois fabriqués en France : trois secteurs
Une carte du monde des importations françaises, colorée par volume, mettrait en avant l'Allemagne et l'Espagne — les deux grandes puissances automobiles européennes historiques, pas des destinations de délocalisation. Ce serait un contresens visuel. Les graphiques ci-dessous montrent plutôt, pour chaque partenaire, la PART qu'il occupait en 2013 et celle qu'il occupe en 2024 — le déplacement, pas seulement le volume.
Automobiles (HS 8703)
L'Allemagne et l'Espagne restent, en 2024, les deux premiers fournisseurs de voitures de la France — un fait qui contredit tout récit d'une disparition pure et simple de l'automobile « occidentale ». Mais parmi les partenaires qui montent, le Maroc a multiplié par 5 sa part depuis 2013 et la Roumanie par 3,4, tandis que la Slovaquie et la Tchéquie, sites d'assemblage de plusieurs constructeurs français et allemands, comptent déjà parmi les dix premiers fournisseurs.
Textile-habillement (HS 61 + 62)
Le secteur le plus anciennement délocalisé est aussi le plus concentré : Chine et Bangladesh à eux seuls dépassent, en 2024, le quart des importations françaises d'habillement. L'Italie reste le seul partenaire du classement où l'essentiel de la production se fait encore en Europe de l'Ouest.
Télévisions et écrans (HS 8528)
La Chine domine massivement ce secteur (environ un quart des importations françaises en 2024). Les Pays-Bas apparaissent en bonne position sans être un site d'assemblage connu : Rotterdam est un point d'entrée et de réexpédition majeur pour l'Europe, pas nécessairement le pays de fabrication réelle — un biais que Comtrade ne permet pas de lever (le pays déclaré est celui de provenance directe, pas toujours celui de fabrication d'origine).
Sur ces trois graphiques : les valeurs viennent d'UN Comtrade, un miroir onusien des déclarations douanières nationales — PAS les douanes françaises elles-mêmes (leur portail, lekiosque.finances.gouv.fr, publie des données plus détaillées mais sans API, un chantier d'intégration séparé). Les montants sont en dollars courants, la convention Comtrade, jamais à confondre avec les euros utilisés ailleurs dans ce dépôt.
Ce que les données ne disent pas
5. Ce qui reste hors de portée de cette version
- Les huit cas du §3 ne sont pas un échantillon représentatif : ce sont des cas notoires, documentés parce qu'ils ont fait l'actualité — aucune méthode ne permet de savoir combien de cas comparables, moins médiatisés, ont eu lieu sans laisser de trace publique équivalente.
- Les douanes françaises (DGDDI, lekiosque.finances.gouv.fr) ne sont pas chargées : les graphiques du §4 viennent d'UN Comtrade, un miroir onusien des mêmes déclarations douanières — une source secondaire par rapport à la source primaire française, qui n'a pas d'API et demanderait un connecteur de formulaire séparé.
- Le pays déclaré par Comtrade est celui de provenance directe, pas toujours celui de fabrication d'origine (voir la remarque sur les Pays-Bas au §4) : un bien peut transiter par un pays sans y être produit.
- Les délocalisations depuis 2018 ne sont pas mesurées : l'étude Insee s'arrête en 2017, faute d'une méthode équivalente republiée depuis (situation vérifiée en septembre 2026). Aucune tendance récente (Covid, relocalisations annoncées, tensions sur les chaînes d'approvisionnement) n'est donc documentée ici.
- La destination des délocalisations n'est pas chargée : l'étude Insee publie une répartition par zone géographique des importations associées (Figure 5, non chargée dans cette version) — un signal indirect, pas une destination certaine emploi par emploi.
- Le glissement sectoriel (§1) et les délocalisations (§2) mesurent deux choses différentes, jamais additionnées ici : le premier est un concept d'emploi intérieur total (comptes nationaux, Eurostat) ; le second est une détection sur un champ plus étroit (entreprises de 50 salariés ou plus, hors agriculture et finance). Une bonne part du glissement sectoriel tient à d'autres facteurs que la délocalisation (automatisation, externalisation vers des prestataires français, évolution de la demande) — ce dossier ne prétend pas isoler la part de chacun.
- Les relocalisations (le mouvement inverse, souvent annoncé depuis la crise sanitaire de 2020) ne sont pas mesurées par une source équivalente trouvée à ce jour — à rechercher séparément.
- La qualité du chiffrage lui-même : les scénarios bas/central/haut de l'Insee viennent d'un modèle de détection (AUC 0,54 à 0,80), pas d'un comptage ; ce dossier les présente tels quels, sans les recalculer ni les arbitrer.
Sources
- Eurostat,
nama_10_a10_e(emploi intérieur total par branche, NACE Rév. 2, niveau A10), France, 1975-2025. - Insee, Les entreprises en France, édition 2022, fiche « Plus de 10 000 emplois délocalisés chaque année de 2011 à 2017, avant une chute continue du nombre de délocalisations » — Figures 2, 4, 6 et 7 (Ésane, enquête CAM, DGDDI/Douanes).
- UN Comtrade (reporterCode 251, France), importations par partenaire, codes HS 8703 (automobiles), 61 et 62 (textile-habillement), 8528 (télévisions et écrans), 2013 et 2024.
- Renault Group, page officielle de l'usine Revoz (Novo Mesto, Slovénie).
- Sources de presse et archives pour les huit cas du §3, détaillées ligne par ligne dans le texte (L'Usine Nouvelle, franceinfo.fr, Europe 1, Eurofound, Cairn.info, archives INA, questions parlementaires).
Versions
- Version 2 (17 septembre 2026) : huit cas vérifiés d'usines fermées et de production partie à l'étranger (§3) ; trois graphiques de déplacement des importations françaises par partenaire, automobile/textile/télévisions (§4, UN Comtrade, 2013-2024) — après vérification qu'une carte du monde aurait mis en avant les mauvais pays (Allemagne, Espagne plutôt que les destinations de délocalisation).
- Version 1 (17 septembre 2026) : glissement sectoriel de l'emploi 1975-2025 (Eurostat) ; délocalisations d'unités légales et d'emplois, 1995-2017, avec la carte départementale et la surreprésentation des emplois qualifiés parmi les postes délocalisés (Insee).
Page construite depuis le dossier
docs/appareil-productif-donnees.md (Dossier · version 1 · 17 septembre 2026) et depuis la base : les faits, les
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