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Évasion fiscale des multinationales

Pourquoi une part de l'impôt sur les bénéfices des multinationales n'est-elle pas perçue en France, par quels mécanismes, que sait-on de l'impôt qu'elles y paient, et que leur verse l'État dans le même temps (marchés publics, aides) ? Les estimations économiques ne distinguent pas fraude, évasion et optimisation : chaque fait cité porte sa qualification juridique. Avoir des marchés publics n'est pas un indice d'évasion.

En bref

3 textes de cadre, chacun relu dans sa source.

Contexte

Dans les comptes rendus de séance de l'Assemblée nationale chargés (du 18 juillet 2024 au 21 juillet 2026), les interventions qui emploient les mots du dossier :

« taxe sur les services numériques, GAFAM »11353 orateurs
« évasion fiscale »8443 orateurs

Interventions en séance publique de l'Assemblée nationale qui emploient ces mots. Une mention ne dit pas la position de l'orateur.

Enjeux

Les estimations académiques du § 2 (Tørsløv, Wier et Zucman) chiffrent l'impôt en jeu ; elles ne sont pas une évaluation officielle, et aucune institution chargée ici ne publie de manque à gagner par entreprise.

Cadre

  1. 2016

    La convention judiciaire d'intérêt public

    Avant toute poursuite, le procureur peut proposer à une personne morale mise en cause une convention judiciaire d'intérêt public, notamment pour le blanchiment de fraude fiscale ; c'est la forme des règlements de Google (2019) et de McDonald's (2022).

    officiel Parlement (loi n° 2016-1691, dite Sapin 2, article 22) · source

  2. 2019

    La taxe sur les services numériques

    Son article 1er institue une taxe sur certains services fournis par les grandes entreprises du numérique, au taux de 3 %.

    officiel Parlement (loi n° 2019-759) · source

  3. 2023

    L'imposition minimale mondiale des grands groupes (pilier 2)

    L'article 33 crée dans le code général des impôts l'imposition minimale mondiale des groupes, avec un taux de 15 % et un seuil de 750 millions d'euros de chiffre d'affaires.

    officiel Parlement (loi de finances pour 2024, article 33) · source

1. Les mots : fraude, évasion, optimisation

mot sens exemple dans ce dossier
Fraude fiscale infraction : dissimulation, montage fictif ; jugée ou transigée Google (2019), McDonald's (2022) : conventions judiciaires d'intérêt public
Évasion fiscale contournement de l'esprit de la loi, que l'administration peut requalifier (abus de droit, établissement stable non déclaré) facturation des clients français depuis une société irlandaise
Optimisation fiscale usage de règles légales pour réduire l'impôt prix de transfert conformes, régimes de faveur (brevets, holdings)

Les estimations de transfert de bénéfices (§ 2) ne distinguent pas ces trois catégories : elles mesurent où les bénéfices sont déclarés, pas si c'est légal. Le titre du dossier emploie « évasion » dans ce sens large ; chaque fait (§ 4) porte sa qualification juridique propre.

5. Ce que le droit des marchés publics permet d'exiger

Le droit de la commande publique interdit de choisir un titulaire selon le pays où il paie ses impôts : égalité de traitement des candidats (code de la commande publique, art. L. 3) et non-discrimination entre entreprises européennes (directive 2014/24/UE). Un candidat peut être exclu s'il ne s'est pas acquitté de ses impôts là où il est établi (directive 2014/24/UE, art. 57) ; une société irlandaise en règle en Irlande remplit cette condition. Contracter avec la société irlandaise d'un groupe n'est donc pas une irrégularité ; c'est ce que les sénateurs ont qualifié, en 2017, de défaut d'exemplarité plutôt que de légalité.

Contrôles et évaluations

Les contrôles qui visent des groupes nommés — proposition de résolution du Sénat sur le contrat Microsoft de la Défense (2017), commission d'enquête sur les cabinets de conseil (2022), conventions judiciaires d'intérêt public (Google, McDonald's), dépôts à la SEC — sont des faits de cette série, présentés avec les contrats au § 4.2 et avec l'impôt payé au § 4 bis.

Situation chiffrée

2. Les bénéfices déclarés hors de France : estimations et déclarations pays par pays

  • Estimations Tørsløv-Wier-Zucman : 42,6 Md$ de bénéfices transférés hors de France en 2019, soit 21,8 % de l'impôt sur les sociétés collecté ; 32,1 Md$ en 2015.
  • Déclarations pays par pays des groupes américains, 2023 : la France accueille 2,2 % de leurs salariés hors États-Unis et 1,4 % de leurs bénéfices ; l'Irlande 0,9 % des salariés et 17,3 % des bénéfices ; 221,6 Md$ sont logés dans des entités « apatrides », sans résidence fiscale.
  • Ce qu'aucune donnée ne dit : l'impôt qu'une multinationale « devrait » payer en France. Le dossier montre des écarts (bénéfice par salarié, lieu de facturation), jamais un manque à gagner par entreprise.

3. Trois mécanismes établis par des sources officielles

Trois mécanismes, chacun établi par une source officielle au moins une fois :

  1. Facturer les clients français depuis l'étranger. Les annonceurs français de Google contractaient avec Google Ireland Limited ; le parquet national financier y voyait une activité imposable en France (convention de 2019). Les abonnés de Netflix contractaient avec une société néerlandaise jusqu'en 2021. Le contrat Microsoft du ministère de la Défense a été conclu avec la société irlandaise du groupe (Sénat, 2017).
  2. Payer des redevances à une société mère peu imposée. McDonald's France versait à sa mère luxembourgeoise une redevance jugée artificiellement gonflée (convention de 2022).
  3. Des prix de transfert qui ramènent le résultat à zéro. Les entités françaises de McKinsey versaient à la maison mère du Delaware des frais qui annulaient leur bénéfice imposable : aucun impôt sur les sociétés de 2011 à 2020 pour 329 M€ de chiffre d'affaires en 2020 (commission d'enquête du Sénat, 2022).

Les comptes des filiales montrent le résultat de ces choix : un chiffre d'affaires de prestataire, une marge faible et stable, et des ruptures quand le lieu de facturation change (Netflix Services France : 47 M€ en 2020, 1,2 Md€ en 2021).

4. Ce que l'État leur achète et leur verse

4.1 Marchés publics

Données essentielles de la commande publique, consolidées (plus de 3,2 millions de lignes, 2,1 millions de marchés dans leur dernière version). Rattachement au groupe par le SIREN du titulaire, sa dénomination, ou l'objet du marché. Au chargement du 14 septembre 2026 :

groupe rattachement marchés acheteurs publics montants publiés dédoublonnés
Microsoft objet (licences, souvent via revendeur) 745 357 jusqu'à 713 M€
Microsoft SIREN (Microsoft France, LinkedIn France) 12 9 1,7 M€
Accenture SIREN 166 45 jusqu'à 949 M€
Oracle SIREN (Oracle France) 66 41 jusqu'à 373 M€, dont 300 M€ d'accord de support avec le Service des achats de l'État (2023)
Apple objet (iPad, Mac) 195 81 jusqu'à 254 M€
IBM SIREN 34 18 jusqu'à 105 M€
Cisco nom et objet 129 75 jusqu'à 200 M€
Google objet (Google Workspace, via intégrateurs) 35 19 jusqu'à 21 M€
Amazon SIREN et nom 2 2 0,1 M€
Capgemini (groupe français) SIREN 653 134 jusqu'à 3,3 Md€
Capgemini (groupe français) nom (autres sociétés du groupe, Sogeti) 334 171 jusqu'à 98 M€

« Jusqu'à » : ces montants additionnent des maxima d'accords-cadres. Les licences Microsoft passent presque toujours par des revendeurs (SCC, Crayon, Computacenter, Econocom) : le titulaire n'est pas Microsoft, et le montant couvre souvent d'autres produits.

Les marchés les plus élevés des éditeurs et intégrateurs (titulaire du groupe, montants maximaux ou estimés, montants suspects exclus) : Oracle France, 300 M€ de support et maintenance avec le Service des achats de l'État (2023) et 35 M€ de support pour la DGFiP (2024-2027) ; Compagnie IBM France, 36 M€ de mainframe pour la CNAV (2025) et 21,9 M€ de licences et support z/OS pour la DGFiP (2024) ; Accenture, 200 M€ d'accord-cadre « intelligence de la donnée » avec l'UGAP (2023). Palantir n'apparaît pas : les marchés de renseignement échappent à l'obligation de publication.

Amazon Web Services est presque absent des données essentielles, alors que le Sénat chiffre ses ventes à l'État : les services d'hébergement passent par le marché cloud de l'UGAP, dont le titulaire est un distributeur (Crayon, après Capgemini), ou par des contrats hors obligation de publication (Bpifrance). Les deux lignes rattachées ne concernent pas le cloud (logistique, casiers de retrait).

Capgemini n'est pas une multinationale étrangère : sa société de tête est à Paris et il est imposé en France. Il est suivi parce qu'il est, de loin, le plus présent des groupes suivis dans ces données, qu'il a été titulaire du premier marché cloud de l'UGAP (2020) et qu'il porte, avec Orange, l'offre Bleu bâtie sur les technologies de Microsoft.

Le marché Microsoft de l'Éducation nationale. Le ministère le présente à l'Assemblée comme un accord-cadre « avec Microsoft » plafonné à 152 M€ HT (2025). La commission d'enquête du Sénat en donne les titulaires : le revendeur Crayon France pour les licences (64 M€ et 6 M€ estimés) et Open SAS pour le support (4,72 M€), soit 74,72 M€ estimés sur quatre ans. Les données essentielles publiées ne portent, pour ce marché, que des montants partiels attribués à Crayon.

4.2 Faits documentés

groupe fait montant établi par
Microsoft Défense : droits d'usage des logiciels, procédure négociée sans mise en concurrence, cocontractant irlandais (2009-2021) 82 M€ (2009-2013, presse) ; 120 M€ (2013-2017, repris par le Sénat) Sénat (proposition de résolution, 2017 ; réponse ministérielle, 2020)
Microsoft Éducation nationale et Enseignement supérieur : accord-cadre 2025-2029, titulaires Crayon France et Open SAS plafond 152 M€ HT ; 74,72 M€ estimés Assemblée nationale (réponse ministérielle, 2025) ; Sénat (rapport n° 830, 2025)
Microsoft ventes de produits Microsoft par l'UGAP en 2024 environ 230 M€ Sénat (rapport n° 830)
Microsoft audition sous serment : Microsoft France « ne peut pas garantir » que les données ne seront pas transmises à des autorités étrangères Sénat (rapport n° 830)
Microsoft plateforme des données de santé hébergée sur Azure Conseil d'État (2020)
Oracle ventes de produits Oracle par l'UGAP en 2024 environ 100 M€ Sénat (rapport n° 830)
Amazon (AWS) marché cloud de l'UGAP, oct. 2020 - mai 2025 : 8 % des 146 M€ de commandes tous fournisseurs (Microsoft 19 %, OVHcloud 37 %) ; 2,2 M€ en 2024 Sénat (rapport n° 830)
Amazon (AWS) Bpifrance : plateforme des prêts garantis par l'État sur AWS, sans appel d'offres non publié Assemblée nationale (réponse ministérielle, 2022)
Amazon (AWS) Doctolib, hébergé par AWS, pour les rendez-vous de vaccination : pas de suspension Conseil d'État (2021)
Google Éducation nationale : arrêt du déploiement de Google Workspace et d'Office 365 dans les établissements, contraires au RGPD Assemblée nationale (réponse ministérielle, 2022)
Google convention judiciaire : 500 M€ d'amende, 465 M€ d'impôts 965 M€ PNF, Agence française anticorruption (2019)
S3NS (Thales-Google Cloud) qualification SecNumCloud de l'offre bâtie sur Google Cloud (déc. 2025) communiqué de l'entreprise
Bleu (Orange-Capgemini) « cloud de confiance » pour l'État bâti sur Microsoft 365 et Azure, sous licence non public communiqué des entreprises
Capgemini (français) appui à la préfiguration de la plateforme des données de santé (2018-2019), finalement hébergée sur Azure Sénat (rapport n° 830)
Palantir premier contrat de la DGSI après les attentats de 2015 (2016) environ 10 M€ presse
Palantir renouvellement pour trois ans du contrat de la DGSI non public Sénat (question écrite, 2025)
Palantir annonce du remplacement par le français ChapsVision, bascule prévue en 2027 (juin 2026) presse
Accenture crise sanitaire : 16 commandes de conseil, 16,1 % des 41,05 M€ commandés, troisième cabinet 5,34 M€ commandés Sénat (rapport n° 578, 2022)
Accenture architecte des SI de la vaccination et du passe sanitaire ; spécifications rédigées par le cabinet, État « en situation de dépendance » 5,2 M€ commandés Sénat (rapport n° 578)
Accenture 18 commandes de la DGS au groupement McKinsey-Accenture sur l'accord-cadre de conseil, sans remise en concurrence 16,21 M€ commandés Sénat (rapport n° 578)
IBM grands serveurs IBM z/OS au cœur du SI de la DGFiP, dont la paie des fonctionnaires Sénat (réponse ministérielle, 2021)
IBM plate-forme IBM z/OS de la DGFiP financée par le fonds de modernisation (2018) 2,3 M€ Cour des comptes (2019)
Oracle logiciels Oracle : 8,5 M€ par an à la DGFiP, 1,2 M€ par an à l'Éducation nationale hors bases de données (2026) 8,5 M€ par an auditions parlementaires rapportées par la presse
McDonald's convention judiciaire : 508 M€ d'amende, 737 M€ d'impôt 1,245 Md€ ministère de l'Économie (2022)
McKinsey aucun impôt sur les sociétés en France de 2011 à 2020 CA 2020 : 329 M€ Sénat (commission d'enquête, 2022)

4.3 Aides publiées par bénéficiaire

Les registres d'aides (TAM européen, ADEME, minimis) croisés avec les sociétés de groupes étrangers : 235 groupes ont reçu 1 315 aides du registre européen, pour 3,5 Md€ d'équivalent-subvention (2016-2026, montants aberrants écartés), dont Airbus (994 M€, société de tête néerlandaise), Rio Tinto (395 M€, dont la compensation des coûts indirects du carbone), ArcelorMittal (158 M€), Stellantis (85 M€, société de tête néerlandaise) et Euro Disney (15 M€, surtout au titre du Covid). Parmi les GAFAM et Microsoft, seul Amazon apparaît (0,7 M€, pour des camions à hydrogène) ; IBM a reçu 6,6 M€ au titre de la recherche.

Ce qui reste secret. Le crédit d'impôt recherche (8,0 Md€ en 2026) et les autres crédits d'impôt sont couverts par le secret fiscal entreprise par entreprise : seuls leurs totaux sont publics. Aucune donnée ouverte ne dit ce qu'une multinationale en a obtenu.

4 bis. L'impôt payé en France : ce qu'on sait, groupe par groupe

Avoir des marchés publics n'est pas un indice d'évasion. Le dossier distingue donc, pour chaque groupe suivi, ce que les sources officielles établissent (vue cette série) :

statut groupes fondement
fraude transigée Google, McDonald's conventions judiciaires d'intérêt public (2019, 2022)
impôt nul constaté McKinsey commission d'enquête du Sénat (2022)
facturation depuis une société étrangère établie Microsoft contrat de la Défense conclu avec la société irlandaise (Sénat, 2017)
groupe français Capgemini société de tête à Paris
aucun constat public Oracle, IBM, Accenture, Palantir, Amazon, Apple, Meta, Netflix, Disney et les autres groupes suivis aucune source officielle ne documente de fraude, de facturation depuis l'étranger ni d'impôt nul

Un statut autre que « aucun constat public » ne peut exister sans fait officiel chargé et vérifié.

Trois sources, trois échelles

1. Les comptes des filiales françaises (INPI-BCE). L'écart entre résultat courant avant impôt et résultat net est comparé à l'impôt théorique : taux normal de 25 %, contribution sociale de 3,3 % de l'impôt au-delà de 763 000 €, et, pour les exercices clos à compter du 31 décembre 2025, contribution exceptionnelle de 20,6 % ou 41,2 % de l'impôt pour un chiffre d'affaires d'au moins 1 ou 3 Md€ (loi de finances pour 2025, art. 48 ; BOFiP).

filiale (dernier exercice) résultat courant écart publié impôt théorique
Microsoft France (juin 2025) 424 M€ 144 M€ 109 M€
Google France (2024) 103 M€ 39 M€ 26 M€
Amazon France Logistique (2025) 105 M€ 46 M€ 33 M€
Accenture (août 2025) 110 M€ 48 M€ 28 M€
Compagnie IBM France (2025) 40 M€ 36 M€ 12 M€
Oracle France (mai 2025) 37 M€ 8 M€ 9 M€
Palantir Technologies France (2024) 8 M€ 5 M€ 2 M€

Lecture : sur le bénéfice qu'elles déclarent en France, les filiales supportent un écart au moins égal à l'impôt théorique. L'écart dépasse souvent l'impôt parce qu'il contient aussi la participation des salariés et les éléments exceptionnels. Ce constat ne dit rien du bénéfice qui n'est pas déclaré en France : c'est là que se situe la question.

2. Les déclarations pays par pays publiques . La directive (UE) 2021/2101 oblige les groupes de plus de 750 M€ de chiffre d'affaires à publier, pour chaque État membre, chiffre d'affaires, bénéfice avant impôt, impôt dû et payé, salariés. Premiers rapports : exercices ouverts à compter du 22 juin 2024, publiés dans les douze mois suivant la clôture — donc à partir de mi-2026, fin 2026 pour les exercices calendaires. Au 15 septembre 2026, seul Microsoft est chargé (exercice juillet 2024 - juin 2025) :

juridiction chiffre d'affaires bénéfice avant impôt impôt dû salariés bénéfice par salarié
France 6,67 Md$ 487 M$ 131 M$ (27,0 %) 2 568 189 k$
Allemagne 11,69 Md$ 661 M$ 221 M$ (33,4 %) 3 471 191 k$
Irlande 196,03 Md$ 47 083 M$ 6 646 M$ (14,1 %) 6 654 7 076 k$
Luxembourg 0,20 Md$ 283 M$ 9 M$ (3,3 %) 34 8 334 k$
hors UE (agrégat) 279,17 Md$ 74 618 M$ 26 244 M$ (35,2 %) 198 843 375 k$

En France, Microsoft déclare une marge de 7,3 % de son chiffre d'affaires ; en Irlande, 24 %, sur un chiffre d'affaires qui comprend les ventes aux clients européens facturées depuis Dublin et des flux intragroupe. L'impôt payé en France est négatif (−96 M$) : le groupe l'explique par le remboursement d'un trop-versé antérieur. Contrôle : la somme des juridictions (123,6 Md$) retrouve le bénéfice avant impôt du groupe déposé à la SEC pour le même exercice, à 0,5 % près.

3. Les rapports déposés en bourse (API XBRL de la SEC, 25 groupes). Les rapports annuels américains (10-K) sont publics et structurés, mais ne ventilent pas l'impôt par pays : ils séparent bénéfice « domestique » (États-Unis) et « étranger », et impôt courant étranger. Ils donnent le taux effectif du groupe et la part de son bénéfice réalisée hors des États-Unis, pas la France. Les rapports des groupes cotés en Europe (format ESEF) ne ventilent pas davantage par pays. Les comptes des sociétés irlandaises (Microsoft Ireland Operations, Google Ireland) sont déposés au registre irlandais, dont les copies sont payantes : ils ne sont pas chargés.

Ce qui manque encore

  • Les déclarations pays par pays des autres groupes : Alphabet, Amazon, IBM, Palantir, Apple, Meta (exercices calendaires 2025, attendues au plus tard fin 2026), Oracle (exercice juin 2025 - mai 2026, attendue au plus tard en mai 2027) ; Accenture (exercice septembre 2024 - août 2025) pourrait déjà l'avoir publié : le rapport n'a pas été trouvé en ligne, le dépôt pouvant n'être accessible qu'au registre d'un État membre.
  • Les rapports publiés en Roumanie depuis 2024 (application anticipée de la directive) ne contiennent que la ligne roumaine : ils ne renseignent pas la France.
  • L'impôt effectivement acquitté par une filiale française reste couvert par le secret fiscal ; seule la déclaration publique du groupe le donne, toutes entités confondues.

6. La France au regard des grilles officielles des paradis fiscaux

Grille Critères Ce qu'elle examine
OCDE, Harmful Tax Competition (1998), encadré I (a) impôt nul ou symbolique — condition de départ ; (b) pas d'échange effectif d'informations ; (c) manque de transparence ; (d) aucune exigence d'activité substantielle. Encadré II : régimes préférentiels dommageables (taux effectif faible, cantonnement aux non-résidents, opacité, pas d'échange). Tout pays, régime par régime
Conseil de l'UE, conclusions du 5 décembre 2017, annexe V 1. transparence (échange automatique CRS, échange sur demande « largement conforme », convention multilatérale, bénéficiaires effectifs) ; 2. fiscalité équitable (pas de régime dommageable au sens du code de conduite de 1997, pas de structures offshore sans activité réelle) ; 3. normes minimales BEPS. Pays tiers seulement : aucun État membre ne peut y figurer
France, art. 238-0 A du CGI (ETNC) Refus d'échange d'informations (a et b du 2), inscription sur la liste UE (2 bis 1° et 2°) Pays tiers

S'y ajoute une mesure économique, sans valeur juridique mais la plus directe : où les multinationales déclarent leurs bénéfices au regard de leurs salariés et de leur chiffre d'affaires (§ 2). Sur ces mesures, la part des bénéfices déclarés en France est inférieure à la part des salariés qu'elle accueille (§ 2).

Les indices du Tax Justice Network (Corporate Tax Haven Index, Financial Secrecy Index) sont une quatrième grille, publiée par une organisation non gouvernementale. Ils sont cités, pas chargés.

Ce que les données ne disent pas

Aucune donnée publique ne dit l'impôt qu'une multinationale « devrait » payer en France : le dossier montre des écarts (bénéfice par salarié, lieu de facturation), jamais un manque à gagner par entreprise. L'impôt effectivement payé par une filiale est couvert par le secret fiscal ; seules les déclarations pays par pays publiques le donnent, groupe par groupe, et elles ne paraissent que depuis 2026 (§ 4 bis, « Ce qui manque encore »). Les crédits d'impôt par entreprise, dont le crédit d'impôt recherche, ne sont pas publiés.

Pièges de lecture

8. Pièges

  1. La liste UE ne peut pas contenir la France, ni l'Irlande, ni le Luxembourg, ni les Pays-Bas. « La France n'est sur aucune liste » est vrai et ne prouve rien à lui seul ; l'argument doit passer par les critères.
  2. Le document de la Commission omet la révision du 17 octobre 2023. Les 23 versions chargées sont celles qu'il publie. La liste ETNC n'est reconstituée que pour les arrêtés qui l'écrivent en entier (tableau) : 2011-2015 ne font qu'ajouter ou retirer des noms, non reconstitués.
  3. CbCR : les totaux ne s'additionnent pas entre sièges. Chaque pays transmet les déclarations de SES groupes ; certains transmettent des données non consolidées (dividendes intragroupe comptés en bénéfice) ; l'effectif américain « en Chine » varie du simple au décuple d'une année à l'autre selon le déclarant. Seules les lignes d'UN siège sont comparées entre elles — les groupes américains, qui déclarent le plus régulièrement, servent de référence.
  4. CbCR : sous-groupes bénéficiaires + déficitaires ≠ total. Écart jusqu'à 150 Md$ sur le reste du monde des groupes américains en 2022 : panels et totaux sont compilés séparément. Le contrôle retenu est une inégalité (les bénéficiaires seuls déclarent au moins le total).
  5. CbCR : le rapport impôt / bénéfice n'est pas un taux effectif. Tous groupes confondus, pertes comprises ; un « taux » négatif ou supérieur à 100 % signale des pertes, pas une anomalie (Luxembourg, Royaume-Uni certaines années).
  6. IDE : pays de contrepartie immédiat. Un dividende versé par la filiale française d'un groupe américain à sa holding luxembourgeoise est compté vers le Luxembourg. La France déclare zéro revenu d'entités à vocation spéciale (SPE), ce qui la distingue des pays-relais (Pays-Bas, Luxembourg).
  7. FATS : rupture en 2021 (nomenclature et champ), 2018 absent de la série ancienne, secteur financier exclu. Les deux séries sont gardées côte à côte.
  8. GLEIF : « mère étrangère » ≠ « groupe étranger ». Le pays est celui d'immatriculation de la société de tête : Stellantis et Airbus, dont les sociétés de tête sont néerlandaises, apparaissent comme groupes « NL » : leurs 18 sociétés françaises pèsent 113 Md€ des 401 Md€ de chiffre d'affaires repérés (derniers comptes). Toute agrégation GLEIF est donc présentée aussi hors ces deux groupes. Les relations sont déclaratives et incomplètes (parmi les GAFAM, seules Google France et Google Cloud France en déclarent une) : repérage, pas recensement. Seules les autorités d'enregistrement dont l'identifiant est le SIREN sont lues (RA000189 SIRENE, RA000192 RCS) ; RA000190 (fonds AMF) est écarté.
  9. Comptes : pas d'impôt sur les sociétés dans le jeu INPI/BCE. Le résultat courant avant impôt est reconstitué (ratio publié à trois décimales × CA, erreur d'arrondi ≤ 0,0005 % du CA) ; l'écart au résultat net mêle impôt, résultat exceptionnel et participation. Jamais présenté comme « l'impôt payé ». Un écart très faible (Euro Disney Associés, exercice 2025 : 5 M€ pour 265 M€ de résultat courant) ou négatif (McDonald's France 2022 : 891 M€ de résultat net pour 520 M€ de résultat courant) peut venir d'un exceptionnel, de déficits antérieurs imputés ou d'un produit d'impôt : le jeu ne permet pas de trancher.
  10. Comptes : la filiale n'est pas le chiffre d'affaires du groupe en France. Les ventes aux clients français peuvent être facturées depuis une autre juridiction (Irlande notamment) ; la filiale française est alors rémunérée comme prestataire (marketing, support) avec une marge faible et stable. Le jeu ne permet de mesurer ni les ventes réelles en France, ni les redevances versées.
  11. Estimations TWZ : ce sont des estimations (hypothèses sur la rentabilité « normale », la liste des paradis et la clé de répartition). Le classeur WZ2022 répète une ligne « India » portant les valeurs de l'Afrique du Sud : la seconde occurrence est écartée.
  12. Commande publique : les accords-cadres mutualisés sont republiés par chaque membre. Un accord-cadre de 160 M€ passé par un groupement apparaît chez chacune des communes membres avec le même maximum. Les montants ne sont comptés qu'une fois par titulaire, date et montant ; les montants signalés comme suspects par le consolidateur sont exclus des sommes.
  13. Commande publique : un rattachement par objet n'est pas un marché avec le groupe. « Licences Microsoft » désigne un achat à un revendeur ; l'argent parvient à Microsoft pour une part inconnue. Les montants par objet sont des ordres de grandeur d'engagements possibles, pas des paiements à la multinationale.
  14. Commande publique : couverture partielle. Publication obligatoire depuis 2019, inégalement respectée ; les marchés de défense et de sécurité en sont largement absents ; les contrats antérieurs n'y figurent pas. Une ligne déclarant la société titulaire comme acheteur (Microsoft France « achetant » une trottinette) est écartée.
  15. Sociétés étrangères immatriculées en France (Microsoft Ireland Operations, Google Ireland, Amazon Web Services EMEA, catégories juridiques 31xx et 32xx) : elles ont un SIREN, peuvent être titulaires de marchés, mais ne déposent pas de comptes sociaux français.
  16. « AWS » et « Amazon » dans les noms et les objets. « AWS » désigne aussi Avenue Web Systèmes, éditeur de plateformes de marchés publics, et « Amazon » des sociétés guyanaises : le rattachement exige la dénomination d'une société du groupe (Amazon Web Services, Amazon EU…).
  17. Impôt théorique ≠ impôt dû. Le résultat fiscal diffère du résultat courant (réintégrations, déficits reportés, régimes particuliers) et les crédits d'impôt, dont le crédit d'impôt recherche, réduisent l'impôt sans apparaître dans les ratios. Le seuil de la contribution exceptionnelle est apprécié ici société par société, alors que la loi le mesure au niveau du groupe fiscalement intégré : l'impôt théorique des filiales d'un même groupe intégré est sous-estimé.
  18. Déclaration pays par pays ≠ comptes de la filiale. Le rapport public agrège toutes les entités du groupe dans le pays et suit l'exercice du groupe ; le chiffre d'affaires y inclut les ventes intragroupe. Impôt payé et impôt dû diffèrent (acomptes, remboursements).
  19. Faits de presse. Le montant du contrat Microsoft de la Défense n'a jamais été publié par le ministère ; il vient de la presse et de parlementaires qui la citent. Il est présenté comme tel.
Sources
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Commission européenne (PDF d'historique de la liste) ue-liste-juridictions-non-cooperatives ATTRIBUTION annexe I de chaque version, transcrite et contrôlée contre le nombre annoncé
JORF (corpus déjà chargé) jorf arrêtés ETNC (tableaux HTML, motifs en rowspan)
OCDE Corporate Tax Statistics ocde-statistiques-impot-societes CC BY 4.0 CbCR 2016-2023 (tous sièges × 35 juridictions dont WXD reste du monde et STLS apatrides) ; taux légaux 2000-2026 ; taux effectifs moyens et marginaux 2017-2025 ; régimes PI
OCDE FDI statistics (BMD4) ocde-investissements-directs CC BY 4.0 revenus d'IDE de la France par pays de contrepartie immédiat, 2013-2024, entrants et sortants, en USD et en euros
Eurostat FATS eurostat-filiales-etrangeres CC BY 4.0 entreprises sous contrôle étranger en France, par pays de contrôle ultime, 2008-2020 (fats_g1b_08) et 2021-2023 (fats_ctrl)
missingprofits.world missing-profits-twz-wz RESTRICTED WZ2022 Table A (2015-2019), TWZ2022 Table 3 (2015)
GLEIF Golden Copy gleif-lei-niveau2 CC0 sociétés françaises (SIREN) déclarant une mère ultime étrangère
Ratios INPI/BCE inpi-bce-ratios-financiers Licence ouverte CA, EBE, résultat courant avant impôt (reconstitué), résultat net
BOFiP, code général des impôts parametres-impot-societes ATTRIBUTION taux normal, contribution sociale, contribution exceptionnelle 2025
Rapports publics pays par pays des groupes (directive (UE) 2021/2101) cbcr-publics-groupes ATTRIBUTION Microsoft, exercice 2025, toutes juridictions
SEC EDGAR, API XBRL sec-xbrl-companyfacts OPEN (domaine public) impôt, bénéfice avant impôt (total, domestique, étranger), impôt courant étranger, chiffre d'affaires, 25 groupes, exercices clos depuis 2020
Données essentielles de la commande publique, consolidées (decp.info) decp-consolidees Licence ouverte marchés dont le titulaire ou l'objet se rattache à un groupe suivi, dernière version de chaque marché
Sénat (dont les rapports n° 578 de 2022 sur les cabinets de conseil et n° 830 de 2025 sur la commande publique), Cour des comptes, Assemblée nationale, Conseil d'État, AFA, ministère de l'Économie ; presse et entreprises, signalées faits-multinationales ATTRIBUTION 32 faits : contrats, ventes via l'UGAP, règlements fiscaux, constats d'enquête, chacun avec sa qualité (officiel, presse, entreprise)
Annexe technique

9. Chiffres de référence (chargement du 14 septembre 2026)

  • Taux légal combiné de l'IS, France : 36,13 % en 2025-2026 (contribution exceptionnelle comprise ; 25,83 % en 2022-2024). Taux effectif moyen (EATR, composite, OCDE) 2025 : France 23,6 % ; Allemagne 26,8 ; Pays-Bas 24,5 ; Royaume-Uni 22,5 ; Suisse 18,4 ; Irlande 12,4 ; Hongrie 12,0 ; Chypre 11,4 ; Bulgarie 9,1.
  • Régime PI français : 10 %, statut OCDE « Not harmful (amended) ». Irlande 6,25, Luxembourg 4,99, Pays-Bas 7, Belgique 3,76, Malte 0.
  • Groupes américains, 2023 : France 484 621 salariés (2,2 % de leurs effectifs hors États-Unis), 11,7 Md$ de bénéfice (1,4 %), 24 k$ par salarié, impôt dû / bénéfice 33,9 %. Irlande : 206 268 salariés (0,9 %), 142,8 Md$ (17,3 %), 692 k$ par salarié, 14,5 %. Bermudes : 987 salariés, 5,7 Md$, 3,2 %.
  • Groupes français, 2023 : Singapour 207 k$ de bénéfice par salarié, Luxembourg 202 k$, Irlande 131 k$ ; France 20 k$.
  • TWZ / WZ : bénéfices transférés hors de France 32,1 Md$ (2015) → 42,6 Md$ (2019), soit 21,8 % de l'IS collecté perdu en 2019.
  • Entreprises sous contrôle étranger en France, 2023 : 18 292 entreprises, 2,48 M de personnes (11,9 %), 239,5 Md€ de valeur ajoutée (15,4 %) ; contrôle américain 483 671 personnes ; contrôle « offshore » 27 521.
  • Dividendes versés par les filiales en France à leurs investisseurs directs étrangers, 2024 : 37,6 Md€ (Luxembourg 22,8 %, Pays-Bas 16,0 %, Suisse 12,5 %, Allemagne 12,1 %) ; reçus par les investisseurs français de leurs filiales à l'étranger : 111,4 Md€.
  • Commande publique : 745 marchés dont l'objet nomme Microsoft, chez 357 acheteurs publics distincts ; 12 marchés seulement ont pour titulaire une société française du groupe. UGAP, 2024 : environ 230 M€ de ventes Microsoft, 100 M€ Oracle ; marché cloud : 146 M€ cumulés d'octobre 2020 à mai 2025, dont 8 % pour AWS.
Versions
  • Version 3 (15 septembre 2026) : plan commun des dossiers ; cadre sourcé (taxe sur les services numériques, imposition minimale mondiale, convention judiciaire d'intérêt public) ; le § 6 présente la France au regard des grilles, sans verdict ; échelle de qualité commune (le communiqué d'entreprise devient « déclaratif »).
  • Version 2 (15 septembre 2026) : Palantir, Oracle, IBM, Accenture ; l'impôt payé en France groupe par groupe (§ 4 bis).
  • Version 1 (14 septembre 2026) : le document s'appelait « La France est-elle un paradis fiscal ? » ; il est devenu le dossier sur l'évasion fiscale des multinationales.

Page construite depuis le dossier docs/evasion-fiscale-multinationales.md (Dossier · version 3 · 15 septembre 2026) et depuis la base : les faits, les crédits et les mentions en séance sont relus à chaque construction du site. Dans la même famille : Économie et participations de l'État France 2030 Agriculture et alimentation Souveraineté numérique.

Les scrutins ne sont pas encore indexés. L'index couvre les personnes, les partis, les groupes et les référentiels. Code de non-couverture : SEARCH_INDEX_PARTIEL.