Aller au contenu
faits-politiques.fr

Accueil › Sujets › Histoire › Le fascisme

Histoire

Le fascisme

Un dossier pour comprendre : ce que les historiens appellent fascisme, comment il est arrivé au pouvoir en Italie et en Allemagne, quelles grilles existent pour le reconnaître et ce qu'elles ne permettent pas de conclure, ce que les tribunaux ont établi depuis 2013 à propos de mouvements d'aujourd'hui, et pourquoi le mot est devenu à la fois un concept d'historien et une arme politique. Il ne désigne aucun parti ni aucune personne : il donne des outils et des cas documentés, et laisse la conclusion au lecteur.

En bref

Avant-propos : deux listes courtes

Ce dossier est long ; voici l'essentiel en deux listes. Les sections suivantes disent d'où elles viennent, et ce qu'elles ne permettent pas de conclure.

1. Pourquoi le fascisme est jugé dangereux

Ce sont les effets qu'on lui reproche là où il a gouverné, pas un jugement de ce dossier :

  1. La fin des libertés et du pluralisme : partis d'opposition écartés, presse et justice soumises, opposants détenus sans jugement (Allemagne, février-mars 1933 ; Italie après 1924).
  2. La violence politique organisée : milices, attaques contre les adversaires, assassinats (l'assassinat de Matteotti en 1924 ; aujourd'hui encore des procès pour des faits de ce type).
  3. La persécution de groupes désignés comme ennemis, jusqu'à l'extermination dans le cas du nazisme (voir le dossier du site sur la Seconde Guerre mondiale).
  4. La guerre et l'expansion : pour Paxton, le fascisme poursuit une « purification » à l'intérieur et une expansion à l'extérieur⁶.
  5. Un pouvoir qu'on ne peut plus contrôler ni changer par les voies pacifiques, puisque le pluralisme et les contre-pouvoirs ont disparu.

2. Les grands traits habituels

Les spécialistes ne sont pas d'accord sur une liste unique (§ 3). Ces six traits reviennent le plus souvent dans leurs grilles ; chacun renvoie à ceux qui l'ont décrit :

  1. Un nationalisme extrême et le mythe d'une renaissance après un déclin ou une humiliation (Griffin, Paxton, Stanley)⁶ ⁸ ⁹.
  2. Un groupe « pur » et des ennemis désignés, à l'intérieur ou à l'extérieur : minorités, opposants, étrangers, complot (Eco, Stanley, Paxton)⁶ ⁷ ⁸.
  3. Un chef et un mouvement placés au-dessus des institutions, qui prétendent parler au nom d'un « peuple » unique (Eco)⁷.
  4. La violence organisée, valorisée ou tolérée : milices, culte de l'action et de l'héroïsme (Paxton, Eco, Levitsky et Ziblatt)⁶ ⁷ ¹⁰.
  5. Le rejet du pluralisme : l'adversaire est un traître, les libertés, la presse et la justice sont des obstacles (Eco, Levitsky et Ziblatt)⁷ ¹⁰.
  6. Une arrivée au pouvoir avec l'aide d'élites conservatrices qui croient s'en servir (Paxton)⁶.

Comment lire cette liste. Un seul trait ne fait pas un fascisme : le nationalisme, l'autorité ou le populisme existent hors du fascisme, et Eco le dit lui-même⁷. Ce qui pèse pour les spécialistes, c'est la combinaison de plusieurs traits, surtout la violence organisée et le rejet du pluralisme, observée dans la durée et dans les actes plutôt que dans les mots⁶. Ils débattent encore de l'application de ces traits à des mouvements d'aujourd'hui (§ 4).


1. Un mot que tout le monde emploie, que les spécialistes discutent

En 1944, George Orwell posait dans la presse britannique ce qu'il tenait pour l'une des questions les plus importantes de son temps : que veut dire « fascisme » ? Il constatait déjà que le mot servait surtout d'injure, à tel point qu'il devenait presque vide de sens, et recommandait de l'employer avec circonspection plutôt que comme une insulte¹.

Le mot vient de l'italien fascio, le faisceau. Les Fasci italiani di combattimento sont fondés par Benito Mussolini à Milan en mars 1919 ; le régime qu'il dirige à partir d'octobre 1922 donne son nom au phénomène. Mais on emploie « fascisme » en au moins trois sens, qu'il vaut mieux séparer :

  • le régime italien (1922-1943), le seul à s'être appelé ainsi ;
  • une famille de mouvements européens de l'entre-deux-guerres, dont le nazisme allemand, la Garde de fer roumaine ou les Croix fléchées hongroises : les historiens débattent de ce qu'ils ont en commun et de ce qui les distingue ;
  • une catégorie d'analyse, ou une accusation, appliquée à des mouvements d'après 1945.

Les spécialistes ne s'accordent pas, y compris sur la France. À propos des Croix-de-Feu (fondées en 1927, dissoutes en juin 1936 puis transformées en Parti social français), Zeev Sternhell et Robert Soucy y voient un exemple de fascisme français ; René Rémond, Michel Winock, Serge Berstein et Pierre Milza refusent l'idée d'un fascisme français significatif et soulignent le légalisme du mouvement². C'est un désaccord de fond, pas une erreur d'un côté : il tient à la définition qu'on retient (§ 3).

2. Deux arrivées au pouvoir, jour par jour

Italie, octobre 1922. Le 24 octobre, Mussolini annonce à Naples, devant 60 000 militants, que les fascistes veulent gouverner l'Italie. Le 27, le roi Victor-Emmanuel III refuse de signer l'état de siège que lui demande le gouvernement ; le 28, les « chemises noires » se mettent en marche vers Rome ; le roi nomme Mussolini président du Conseil le 30 octobre (le 29 selon certaines sources). Le passage du pouvoir se fait dans les formes constitutionnelles, sous la menace des milices ; des industriels et une partie des élites pensaient pouvoir le contrôler³. Le 10 juin 1924, le député socialiste Giacomo Matteotti est assassiné, et la dictature s'installe ensuite³.

Allemagne, janvier-mars 1933. Le 30 janvier 1933, le président Hindenburg nomme Adolf Hitler chancelier, à la tête d'une coalition entre le parti nazi et le parti national-conservateur (DNVP). Franz von Papen, qui a plaidé pour cette nomination, pense pouvoir « tenir » Hitler une fois au gouvernement⁴. Le 27 février, le Reichstag brûle ; le 28, Hindenburg signe le décret qui suspend les libertés fondamentales et autorise la détention sans jugement. Le 23 mars, la loi des pleins pouvoirs est adoptée par 444 voix contre 94 : le gouvernement peut désormais légiférer sans le Parlement, y compris en s'écartant de la Constitution⁵.

Deux constats ressortent de ces dates. Le premier est celui de l'historien américain Robert Paxton : le fascisme n'arrive pas seulement par un coup de force, il passe par une collaboration, inégale et mal maîtrisée, avec des élites traditionnelles qui croient s'en servir⁶. Le second se lit directement dans la chronologie : dans les deux cas, les opposants perdent leurs libertés en quelques semaines, par des actes pris dans des formes légales (décret, loi d'habilitation).

3. Comment les spécialistes le reconnaissent : cinq grilles

Il n'existe pas de test unique. Voici les grilles les plus citées, chacune avec sa limite.

Paxton (2004) : regarder les actes, pas les programmes

Pour Paxton, on ne reconnaît pas le fascisme à ce que ses partisans disent mais à ce qu'ils font : l'alliance avec les élites, la violence contre les adversaires, la suppression des libertés, la purification intérieure et l'expansion extérieure. Il décrit cinq étapes (naissance du mouvement, entrée dans le système politique, accès au pouvoir, exercice du pouvoir, radicalisation ou enlisement) : le fascisme est un processus, pas une étiquette qu'on pose une fois pour toutes⁶. Il estime aussi que l'islamisme ne correspond pas à sa définition⁶.

Eco (1995) : quatorze traits, dont aucun ne suffit à définir

Dans « Ur-Fascism » (conférence à Columbia le 25 avril 1995, publiée le 22 juin dans la New York Review of Books), le romancier et sémiologue Umberto Eco, qui a grandi sous Mussolini, dresse une liste de traits : le culte de la tradition, le refus de la modernité, le culte de l'action pour l'action, le désaccord vu comme une trahison, la peur de la différence, l'appel à une classe moyenne frustrée, l'obsession du complot, des ennemis à la fois trop forts et trop faibles, le pacifisme vu comme une collaboration avec l'ennemi, le mépris des faibles, l'éducation à l'héroïsme et à la mort, le machisme, un populisme sélectif où le chef parle au nom d'un « peuple » unique, et la novlangue⁷. Sa propre mise en garde : ces traits ne forment pas un système ; certains se contredisent ; mais il suffit, écrit-il, que l'un d'eux soit présent pour que le fascisme puisse se « coaguler » autour. Autrement dit, la présence d'un trait ne fait pas un fascisme, et la liste n'est pas un questionnaire à cocher⁷.

Stanley (2018) : dix piliers d'une politique

Le philosophe Jason Stanley décrit dix « piliers » : un passé mythique, la propagande, l'anti- intellectualisme, l'irréalité (la vérité dépend du chef), la hiérarchie, le victimisme, le « loi et ordre » qui divise la société entre légaux et criminels par groupe, l'anxiété sexuelle, la dénonciation de la ville corrompue, et un travail et une aide sociale réservés au groupe « élu »⁸. Sa lecture est explicitement tournée vers le présent.

Griffin : un noyau idéologique

Le politiste Roger Griffin définit le fascisme par un « noyau mythique » : un ultranationalisme populiste palingénésique, c'est-à-dire fondé sur le mythe d'une renaissance nationale après une décadence⁹. Cette définition porte sur l'idée, alors que celle de Paxton porte sur l'action.

Levitsky et Ziblatt (2018) : quatre signaux d'un comportement autoritaire

Ce n'est pas une définition du fascisme mais une grille pour repérer le danger pour la démocratie, construite à partir de Juan Linz. Quatre questions : le mouvement rejette-t-il, ou respecte-t-il faiblement, les règles du jeu démocratique ? Nie-t-il la légitimité de ses adversaires ? Tolère-t-il ou encourage-t-il la violence ? Est-il prêt à restreindre les libertés de ses adversaires, y compris celles de la presse ? Les auteurs jugent qu'un seul « oui » suffit à justifier de la vigilance¹⁰. Ces questions s'appliquent à tout mouvement, à gauche comme à droite, et à des régimes qui ne sont pas fascistes.

Comment s'en servir sans se tromper

  • Une grille n'est pas un verdict. Eco le dit lui-même ; Paxton insiste sur le temps long.
  • Idée, mouvement, régime : un mouvement peut partager des traits avec le fascisme sans avoir cherché le pouvoir de la même façon, ni gouverné de la même façon.
  • Fascisme, autoritarisme, totalitarisme sont trois notions voisines que les historiens distinguent : la dictature de Franco, les régimes communistes d'État ou une démocratie qui se durcit ne sont pas nécessairement du fascisme.
  • Des traits partagés avec d'autres courants : le nationalisme, le populisme, la défense de l'ordre existent hors du fascisme. C'est leur combinaison avec la violence organisée et le rejet du pluralisme qui, pour la plupart des auteurs, fait la différence.

4. Pourquoi on en parle encore

Eco concluait son texte sur une phrase restée célèbre : le fascisme « éternel » est encore autour de nous, parfois en civil⁷. Les historiens divergent sur ce que cela veut dire.

  • Une continuité directe ? Après 1945, des lois interdisent la reconstitution des organisations fascistes (en Italie, la loi Scelba de 1952 punit la reconstitution du parti fasciste¹¹) et des groupes néofascistes subsistent ; mais pour l'extrême droite européenne actuelle, les spécialistes emploient aussi d'autres catégories : « extrême droite », « droite radicale populiste », parfois « post-fascisme ». Ces catégories sont elles-mêmes débattues : Michel Dobry a dirigé un ouvrage collectif intitulé Le mythe de l'allergie française au fascisme, qui interroge l'idée d'une société française imperméable au fascisme ; Annie Collovald soutient qu'en qualifiant le Front national de « national-populisme », on en fait un nouveau type de droite radicale¹².
  • Les conditions d'apparition. Pour Paxton, le fascisme s'enracine surtout dans des sociétés fragilisées, où des élites conservatrices choisissent de s'allier à lui plutôt que de composer avec la gauche⁶. Ce sont des conditions, pas des lois : la plupart des démocraties en crise n'ont pas basculé.

5. Ce que les tribunaux ont établi depuis 2013

Voici des faits établis par des institutions (qualité : officiel), sans qualification de « fascisme » par ce dossier. Les qualifications retenues sont précises (organisation criminelle, milice privée, provocation à la haine) ; le droit français, lui, ne connaît pas de catégorie « fascisme » (§ 8).

Grèce : Aube dorée. Après le meurtre du rappeur antifasciste Pavlos Fyssas par un membre du parti en 2013, la direction du parti est poursuivie. Le 7 octobre 2020, la cour d'appel d'Athènes condamne 68 personnes, dont le chef du parti, Nikolaos Michaloliakos, et six autres dirigeants pour direction d'une organisation criminelle ; les autres pour y avoir participé. Le parti, entré au Parlement en 2012 (21 sièges) et monté à 7 % des voix, perd tous ses sièges en 2019 (2,9 %)¹³.

France : la dissolution administrative. Le 5 juin 2013, un étudiant de Sciences Po meurt dans une bagarre avec des skinheads ; un décret du 12 juillet 2013 dissout Troisième Voie et son service d'ordre (les Jeunesses nationalistes révolutionnaires), puis l'Œuvre française (25 juillet) et les Jeunesses nationalistes. En septembre 2018, la cour d'assises de Paris condamne deux anciens membres ou sympathisants de Troisième Voie pour la mort de l'étudiant. Le 8 octobre 2020, la Cour européenne des droits de l'homme (Ayoub et autres c. France) juge ces dissolutions conformes à la Convention : pour Troisième Voie et les JNR, au nom de l'ordre public (structure de milice, activité violente) ; pour l'Œuvre française et les Jeunesses nationalistes, parce que leurs buts, qui incluent l'incitation à la haine et à la discrimination, les excluent de la protection de la liberté d'association (article 17 de la Convention : interdiction de l'abus de droit)¹⁴. Le 24 avril 2019, sept associations réunies sous le nom de Bastion social sont dissoutes ; le 3 mars 2021, Génération identitaire l'est à son tour, par un décret qui la qualifie de milice privée en raison de son organisation militaire, et le Conseil d'État refuse d'en suspendre l'effet le 3 mai 2021¹⁵. La même procédure a été employée contre des mouvements d'autres orientations : les Soulèvements de la Terre en 2023 (dissolution suspendue en référé par le Conseil d'État¹⁶) et La Jeune Garde, groupe qui se réclame de l'antifascisme, dissoute par décret le 12 juin 2025 ; le Conseil d'État a rejeté son recours le 30 avril 2026, en retenant qu'elle avait incité à des actes violents²⁴.

Italie : Forza Nuova. Le 9 octobre 2021, des militants attaquent le siège de la CGIL (syndicat), à Rome. Le 20 décembre 2023, le tribunal de Rome condamne Roberto Fiore, chef de Forza Nuova, à 8 ans et 6 mois de prison, et Giuliano Castellino à 8 ans et 7 mois ; la presse italienne rapporte une confirmation en appel en octobre 2026 (information de presse, arrêt non relu)¹⁷.

Allemagne : l'AfD. Le 2 mai 2025, l'Office fédéral de protection de la Constitution (BfV) classe l'ensemble du parti Alternative pour l'Allemagne comme « extrémiste de droite avéré » (gesichert rechtsextremistisch), sur la base d'un rapport interne de 1 110 pages. Il s'agit d'une classification administrative qui permet de renforcer la surveillance, pas d'une interdiction ni d'un jugement du parti ; les dirigeants du parti ont annoncé des recours. Où en est la procédure en 2026 n'a pas été vérifié pour ce dossier¹⁸.

Ce qu'on peut retenir de ces cas. Ils concernent des groupes précis, des faits précis (un meurtre, une attaque, une milice) et des procédures (un procès, un décret contrôlé par le juge). Les juridictions européennes réservent la dissolution de partis aux cas les plus graves : dans l'arrêt Refah Partisi c. Turquie (2003), la Cour a admis la dissolution d'un parti dont le projet était incompatible avec la démocratie, mais les lignes directrices de la Commission de Venise (Conseil de l'Europe) en font un dernier recours¹⁹. En France, le Conseil d'État interprète strictement la loi sur les dissolutions, qui sont des mesures de police administrative et non des sanctions²⁰.

6. Quand le mot devient une arme

Le 24 février 2022, en annonçant l'invasion de l'Ukraine, Vladimir Poutine a présenté pour objectifs la « démilitarisation » et la « dénazification » du pays. Ces termes ont été contestés comme un prétexte, notamment parce que le président ukrainien est juif²¹. Chaque année, la Russie fait adopter à l'Assemblée générale des Nations unies une résolution sur la « glorification du nazisme » ; celle de 2024 (A/RES/79/160) a été adoptée par 119 voix contre 53, avec 10 abstentions²². La presse rapporte deux types d'explications pour les votes contre : la liberté d'expression (États-Unis, selon l'agence AP) et le refus que le texte serve à justifier la guerre en Ukraine (un amendement occidental en ce sens a été rejeté par la Russie, selon la presse russe). Ces explications ne sont pas relues ici dans les textes officiels.

Des deux côtés, le mot sert à disqualifier. Stanley note que cet usage banalise le mot et rend plus difficile de désigner le phénomène réel quand il se présente : « crier au loup »⁸. Orwell l'avait vu en 1944¹. C'est l'une des raisons pour lesquelles il vaut mieux décrire des faits (une milice, une loi d'exception, un meurtre) que coller une étiquette.

7. Quels dangers les spécialistes identifient

Sans prétendre trancher, voici ce que les sources de ce dossier désignent comme dangers :

  • La violence organisée : milices, attaques de militants, meurtres (Aube dorée, Troisième Voie, les attaques de Rome) ; c'est le terrain où les tribunaux ont agi.
  • L'érosion par étapes, dans les formes légales : les décrets de février 1933 et la loi des pleins pouvoirs ne sont pas des coups d'État au sens strict. Pour Levitsky et Ziblatt, les démocraties meurent aujourd'hui plus souvent par l'usure de leurs règles que par des coups de force¹⁰.
  • L'alliance avec des élites qui croient maîtriser (Italie 1922, Allemagne 1933) : le risque ne vient pas toujours de l'extérieur du système.
  • La banalisation du mot, dans les deux sens : ne pas voir ce qui doit être vu, ou le voir partout et épuiser sa force.
  • La question des réponses : dissoudre un groupe ou un parti est une mesure grave, que la Cour européenne et le Conseil d'État bornent au nom de la liberté d'association et d'expression ; ce que la loi permet, et à quelles conditions, est lui-même un débat de société²⁰.

8. Le cadre juridique en France et en Europe

  • Loi du 10 janvier 1936 sur les groupes de combat et les milices privées : c'est elle qui a permis de dissoudre les Croix-de-Feu en juin 1936² ; ses dispositions sont aujourd'hui reprises à l'article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure, qui permet de dissoudre par décret en Conseil des ministres des associations ou groupements de fait notamment lorsqu'ils ont le caractère de groupes de combat ou de milices privées, ou provoquent à la haine, à la discrimination ou à la violence²⁰.
  • Convention européenne des droits de l'homme, article 17 : nul ne peut invoquer la Convention pour détruire les droits qu'elle garantit¹⁴.
  • Droit international : la Convention sur l'élimination de la discrimination raciale (1965) et la décision-cadre européenne de 2008 sur le racisme et la xénophobie complètent le cadre ; le Parlement européen a adopté le 25 octobre 2018, par 355 voix contre 90, une résolution sur la montée des violences néofascistes en Europe, dont le communiqué du Parlement indique qu'elle demande l'interdiction des groupes néofascistes et néonazis²³.
  • Le droit français ne définit pas le fascisme : aucune catégorie légale ne porte ce nom.

9. Ce que les données ne disent pas

Il n'existe aucune base de données qui mesure « le fascisme » d'un parti, et ce dossier n'en fabrique aucune. Des enquêtes d'experts (V-Party, CHES) mesurent des éléments voisins pour les partis parlementaires : engagement envers le pluralisme, rejet de la violence, nationalisme, droits des minorités, pouvoir de l'exécutif. Ces mesures décrivent des positions, à une date donnée, avec une échelle propre à chaque enquête ; elles ne disent pas qu'un parti serait fasciste ni qu'il ne l'est pas, et elles ne portent pas sur les groupes hors Parlement, que seules des décisions de justice documentent. Aucun parti n'est évalué dans ce dossier.

10. Pour aller plus loin

  • Robert O. Paxton, The Anatomy of Fascism, 2004 (traduit : Le fascisme en action).
  • Umberto Eco, « Ur-Fascism », The New York Review of Books, 22 juin 1995.
  • Jason Stanley, How Fascism Works, 2018.
  • Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die, 2018.
  • Roger Griffin, The Nature of Fascism, 1991.
  • Michel Dobry (dir.), Le mythe de l'allergie française au fascisme.
  • George Orwell, « As I Please », Tribune, 24 mars 1944.
Glossaire

Les liens renvoient à des notices de référence (encyclopédie en ligne) pour situer chaque terme ; les définitions ci-dessous sont celles de ce dossier. Les notices encyclopédiques sont des points d'entrée, pas des sources de fait : les faits du dossier sont sourcés dans la section « Sources ».

  • Fascisme : au sens étroit, le mouvement et le régime de Mussolini ; au sens large, une famille de mouvements nationalistes, violents et antipluralistes de l'entre-deux-guerres, dont la définition fait débat (§ 1, § 3).
  • Nazisme : le mouvement et le régime allemands (1933-1945), dont le racisme biologique est le trait distinctif ; les historiens discutent de son rattachement au fascisme.
  • Néofascisme (voir aussi neo-fascism) : mouvement d'après 1945 qui se réclame explicitement du fascisme.
  • Post-fascisme (voir aussi postfascism) : terme employé par certains chercheurs pour des mouvements actuels issus ou héritiers du fascisme historique sans en reprendre tous les traits ; son emploi est débattu (§ 4).
  • Extrême droite : catégorie large de la science politique, plus vaste que le fascisme.
  • Droite radicale populiste (voir aussi populisme de droite) : catégorie employée pour des partis nationalistes qui acceptent l'élection tout en contestant le libéralisme politique ; elle est elle-même discutée.
  • Totalitarisme : notion qui rapproche le nazisme et le stalinisme, développée notamment par Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme (1951).
  • Autoritarisme : régime qui concentre le pouvoir sans le contrôle social total d'un régime totalitaire.
  • Antifascisme : opposition au fascisme, sous des formes très différentes selon les époques et les acteurs. En Italie, les Arditi del Popolo (fondés à Rome en juin 1921, voir Arditi del Popolo) sont souvent présentés comme la première organisation antifasciste ; Benedetto Croce publie un manifeste en 1925 ; en Allemagne, le Parti communiste lance l'Antifaschistische Aktion en 1932, à côté du Front de fer social-démocrate ; la politique de Front populaire (à partir de 1934, en France en 1936) puis la guerre d'Espagne et la Résistance en font un cadre commun à des courants très divers²⁵. Le mot recouvre donc à la fois une posture démocratique large (libérale, conservatrice, socialiste) et un courant militant révolutionnaire. Les historiens notent que, selon les époques, des régimes comme ceux du bloc soviétique ont aussi employé l'étiquette « fasciste » contre leurs adversaires²⁵. Depuis les années 1980, « antifa » désigne en Europe puis aux États-Unis des groupes militants issus notamment de la scène punk ; une partie d'entre eux justifie la violence comme réponse à celle de leurs adversaires, violence que la notice consultée juge très rare²⁵, alors que des gouvernements ont désigné certains groupes comme terroristes (ci-dessous). L'antifascisme, comme le fascisme, est donc un terme dont l'usage est disputé. Des groupes qui s'en réclament ont fait l'objet de décisions officielles : en France, La Jeune Garde a été dissoute par décret le 12 juin 2025 et le Conseil d'État a rejeté son recours le 30 avril 2026²⁴ ; en novembre 2025, les États-Unis ont désigné comme organisations terroristes quatre groupes européens (en Allemagne, en Italie et en Grèce), dont un seul se désigne comme antifa²⁶. Ces décisions visent des groupes précis et des faits précis ; elles ne disent rien de l'antifascisme en général.
  • Milice privée : organisation à structure militaire, avec hiérarchie et discipline, dont la loi française permet de prononcer la dissolution ; voir la décision du Conseil d'État sur Génération identitaire et l'arrêt Ayoub c. France.
  • Dissolution administrative : mesure de police prononcée par décret, contrôlée par le juge ; elle ne sanctionne pas, elle prévient ; voir la note du Conseil d'État sur son interprétation stricte.
Sources

La qualité de chaque source est précisée entre crochets : officiel (établi par une institution), déclaratif (propos d'une partie), presse, analyse (travail d'un auteur).

  1. George Orwell, « As I Please », Tribune, 24 mars 1944 ; résumé et titre via l'index de la chronique [analyse]. Le texte exact est à relire.
  2. Croix-de-Feu (dates, dissolution du 18 juin 1936, débat entre historiens) [analyse].
  3. March on Rome [analyse].
  4. Franz von Papen ; 30 janvier 1933 [analyse].
  5. Enabling Act of 1933 [analyse].
  6. The Anatomy of Fascism (Paxton, 2004) [analyse].
  7. Ur-Fascism (Eco, 1995) [analyse].
  8. How Fascism Works (Stanley, 2018) [analyse].
  9. Palingenetic ultranationalism (Griffin) [analyse].
  10. How Democracies Die ; quatre indicateurs [analyse].
  11. Loi Scelba (1952) : source de presse qui la mentionne [presse]. Le texte de la loi est à citer.
  12. M. Dobry (dir.), Le mythe de l'allergie française au fascisme ; A. Collovald ; A. Mammone, via la notice [analyse].
  13. Golden Dawn (Greece) [analyse] ; décision de la cour d'appel d'Athènes du 7 octobre 2020 [officiel].
  14. Ayoub et autres c. France, CEDH, 8 octobre 2020 [officiel].
  15. Conseil d'État, communiqué du 3 mai 2021 [officiel] ; Assemblée nationale, QE n° 29420 (Bastion social, 24 avril 2019) [officiel].
  16. Soulèvements de la Terre [analyse juridique].
  17. ANSA ; La Presse, 20 décembre 2023 ; Open, 7 octobre 2026 [presse].
  18. BfV, via beck-aktuell [presse].
  19. Refah Partisi c. Turquie, CEDH, Grande Chambre, 13 février 2003 [officiel].
  20. Conseil d'État, dissolution d'une association et de groupements [officiel] ; texte de l'article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure à relire sur Légifrance.
  21. Putin's invasion of Ukraine speech ; NPR, 24 février 2022 [presse].
  22. A/RES/79/160 (vote du 17 décembre 2024) [officiel].
  23. Résolution du Parlement européen du 25 octobre 2018 [officiel].
  24. Conseil d'État, La Jeune Garde, décision du 30 avril 2026 (n° 506860) [officiel].
  25. Anti-fascism (Arditi del Popolo 1921, Antifaschistische Aktion 1932, Front populaire, guerre d'Espagne, antifa contemporaine) [analyse].
  26. Désignation de quatre groupes européens par le département d'État américain, 13 novembre 2025 [presse] ; les documents officiels (Federal Register, 20 novembre 2025) sont à relire.
Versions
  • Version 1 (30 octobre 2026) : première rédaction.

Page construite depuis le dossier docs/fascisme-comprendre.md (Dossier · version 1 · 30 octobre 2026) et depuis la base : les faits, les crédits et les mentions en séance sont relus à chaque construction du site. Dans la même famille : La France coloniale La France dans la Seconde Guerre mondiale Les guerres de décolonisation : Algérie et Indochine.

Les scrutins ne sont pas encore indexés. L'index couvre les personnes, les partis, les groupes et les référentiels. Code de non-couverture : SEARCH_INDEX_PARTIEL.